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February 04 AléasAléas Sous les chapeaux blancs couverts de poussière, les cheveux sont trempés de sueur. Le bruit du moteur, encore et toujours, le hoquet des petits, couchés à même le sol, entre les guaraches [1] de leurs aînés. Leurs larmes ont séché sur la poussière de leurs joues. Ils passent comme des ombres. Les femmes, assises, accusent une lassitude tout en semblant pouvoir attendre ainsi une éternité. Un tout petit s’endort contre un sein généreux que sa mère aura oublié de rentrer.
photo: Bertrand Meunier
Avec le soir qui tombe, le froid se fait sentir et la faim commence à tenailler les estomacs. Les cahots du chemin défoncé se font ressentir plus durement dans les corps meurtris, entassés. Dans l’ombre, la même scène repasse encore et encore dans les yeux d’un gamin. Celle de son petit frère mort enveloppé dans un simple drap blanc que l’on allonge sur un tapis d’épines de pin, dans un trou. Pas une larme pourtant n’embue son regard dur et il sait déjà que quand son heure à lui arrivera, personne ne pleurera non plus. C’est comme ça.
Parfois, une orange qu’on épluche, une plaisanterie, un chapeau qui s’envole, font naître un sourire, se détendre les traits jusqu’à ce qu’un tourbillon de poussière oblige à froncer à nouveau les sourcils. Le rêveur, lui, est vite ramené à la réalité par une volée de branches cinglantes qu’il n’aura pas vu arriver. Difficile d’oublier que la route est bordée de cactus, de candelabres, de magueys , de nopales, que chacun les éloigne un peu plus de l’âtre de leurs foyers, de leurs familles, de leurs amis, de leurs « petits morts », de leurs milpas [2], de leur communauté...
photo : Bertrand Meunier
Dans les villages traversés en fin d’après-midi, certains regards brillent d’une lueur malsaine. Leurs frères, leur race chancellent, emportés par les flots d’aguardiente [3] qui lavent
le cerveau. Dans les villes, les enfants cachent sous leur T-shirt troué, la bouteille sale du chemo, la colle bon marché qui passe la faim et les laisse le regard vide. Les femmes marchent vite, la tête baissée.
photo : Bertrand Meunier
Ils sont partis pour le nord, pour plusieurs mois, obligeant leurs enfants à venir travailler avec eux. Comme l’année précédente, ils sont forcés d’abandonner l’école, seul faible espoir d’avoir un jour une vie meilleure. Oui mais voilà, pour une vie meilleure, encore faut-il survivre et quand on se refuse à cultiver l'amapola [4]... C’est ce que le maestro, le maître d’école, ne peut pas comprendre.
En dépit de tant de misère ou peut-être à cause d’elle, ils restent fidèles à Dieu, à ses saints, à la vierge de Guadalupe [5]. Ils la prient beaucoup mais entend-elle la douleur de son peuple? Ca n’empêche pas les ouragans, les tremblements de terre, les sécheresses et les pluies de s’abattre sur leurs montagnes, les maladies d’emporter leurs enfants, les policiers de rentrer la nuit dans leurs humbles huttes emmener ceux d’entre eux qui parlent de s’organiser, de justice sociale. Non, ça n’empêche pas qu’ils disparaissent avec le maigre espoir qu’ils ont fait naître, ténu comme cette enfant rachitique. Elle s’endort dans le vacarme de la camioneta brinquebalante, freinant de temps en temps pour laisser passer de la cabine quelques accords d’une mauvaise ranchera.
photos : Bertrand Meunier
Trikess FG
Guerrero, Sierra Madre
Je remercie mon ami Bertrand, du collectif Tendance Floue, qui m'a offert ces photographies inédites pour illustrer ce texte. J'étais à ses côtés quand il les a prises dans la région de Metlatonoc (dans la Sierra Madre du Guerrero), la région la plus pauvre du Mexique. Découvrez son travail à l'adresse suivante : http://www.tendancefloue.net/photographes.php ou sur http://www.actuphoto.com/b133-Bertrand-Meunier.html
[1] los guaraches : les sandales [2] la milpa : le lopin de maïs. [3] el aguardiente : l'eau de vie [4] El amapola : le pavot. C'est à partir du pavot qu’on fait l'héroïne [5] la vierge de Guadalupe : vierge amérindienne apparue sur la Colline de Tepeyac, colline faisant partie aujourd'hui de Mexico. TrackbacksThe trackback URL for this entry is: http://bourlinguer.spaces.live.com/blog/cns!231D31538263AAA3!2110.trak Weblogs that reference this entry
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