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"Errer humanum est"

Trikess F

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February 24

L'équilibre des choses

 
 

Il y a des textes qu'on rêverait d'avoir écrit. Malheureusement je ne suis pas l'auteur de celui-ci. Je l'ai trouvé il y a plusieurs années de cela, au Chiapas, dans un campement civil pour la paix (voir mon autre blog www.chroniques-mexicaines.spaces.live.com). C'était un texte anonyme écrit à la main en espagnol. Comme seule indication, il était mentionné qu'il avait été trouvé sur la plage Cangrejo dans l'état de Oaxaca au Mexique. Je vous livre aujourd'hui sa traduction, persuadé qu'il vous touchera autant qu'il m'a touché à l'époque.

  Chers parents,

       Aujourd’hui, c’est le jour de ma naissance et je vous suis profondément reconnaissant de la vie que vous m’avez donnée. Il y a à peine quelques heures, j’ai vu la lumière pour la première fois ; j’ai écouté le son de mes propres pleurs, forts et vigoureux ; j’ai reçu d’un coup ma première bouffée d’air et elle m’a laissé le goût d’une promesse. Aujourd’hui commence mon aventure.

Je sais qu’il est encore très tôt, mais je voudrais vous demander dès à présent quelque chose. En l’an 2011, je fêterai mes quinze ans ; J’aurai beaucoup appris en ce qui concerne le monde et la vie grâce à vous et à la société. Je serai sur le point de me lancer par moi-même vers le futur et j’aurai alors besoin de penser beaucoup à ce que je vais faire.

Je voudrais avoir, pour cela, un espace naturel qui me permette de me sentir comme le premier homme et la première femme, dans les premiers temps : une forêt, une montagne, une jungle, une plaine, un désert, la mer… N’importe quel espace où le secret de la vie se conserve sous toutes ses formes et depuis le commencement des temps. A cet endroit, j’irai pour apprendre sur l’équilibre des choses, leurs mutuels respect et bénéfices, extraordinaire diversité qui m’invitera à utiliser mon intelligence et imagination pour récolter des fruits futurs.

                                                  jungle

 Peut-être pourrai-je trouver une rivière ou un ruisseau dont le chant m’inspirera mes premières poésies, un grand arbre dont la vieillesse me livrera un enseignement sur l’  «avant » et l’ « après » de ma propre existence. Je découvrirai combien les fleurs des champs sont éphémères et connaîtrai l’ éternité  du cycle même de la vie. Mais, surtout, je verrai les oiseaux, j’écouterai leur chant entre les branches des arbres et je contemplerai leur vol harmonieux sur le tapis du ciel. Je verrai les oiseaux libres dans leur vol et le pas lent et majestueux des lourdes tortues, comme les rêves et les fantaisies.

 Papa, maman… Je veux voir les oiseaux, les fleurs et les tortues. Je ne veux pas qu’on me raconte, je ne veux pas de photographies, ni de films, ni de dessins, mais je veux les voir en vrai. Pour ça, aujourd’hui au premier jour de ma vie, je vous le demande, s’il vous plaît :

                                                                                      428930~Silueta-de-una-tortuga-marina-debajo-del-agua-vista-desde-el-fondo-Posteres

       Gardez- moi les forêts, la mer, les rivières, les jungles et les déserts, pour que demain je puisse voir les oiseaux voler… et les tortues retourner à la mer.

 Trouvé sur la plage Cangrejo dans l'état de Oaxaca au Mexique.

 

February 04

Aléas

 

Aléas

 

 Sous les chapeaux blancs couverts de poussière, les cheveux sont trempés de sueur. Le bruit du moteur, encore et toujours, le hoquet des petits, couchés à même le sol, entre les guaraches [1] de leurs aînés. Leurs larmes ont séché sur la poussière de leurs joues. Ils passent comme des ombres. Les femmes, assises, accusent une lassitude tout en semblant pouvoir attendre ainsi une éternité. Un tout petit s’endort contre un sein généreux que sa mère aura oublié de rentrer.
 
                     Bertrand 001
                               photo: Bertrand Meunier
          Avec le soir qui tombe, le froid se fait sentir et la faim commence à tenailler les estomacs. Les cahots du chemin défoncé se font ressentir plus durement dans les corps meurtris, entassés. Dans l’ombre, la même scène repasse encore et encore dans les yeux d’un gamin. Celle de son petit frère mort enveloppé dans un simple drap blanc que l’on allonge sur un tapis d’épines de pin, dans un trou. Pas une larme pourtant n’embue son regard dur et il sait déjà que quand son heure à lui arrivera, personne ne pleurera non plus. C’est comme ça. 
 
          Parfois, une orange qu’on épluche, une plaisanterie, un chapeau qui s’envole, font naître un sourire, se détendre les traits jusqu’à ce qu’un tourbillon de poussière oblige à froncer à nouveau les sourcils. Le rêveur, lui, est vite ramené à la réalité par une volée de branches cinglantes qu’il n’aura pas vu arriver. Difficile d’oublier que la route est bordée de cactus, de candelabres, de magueys , de nopales, que chacun les éloigne un peu plus de l’âtre de leurs foyers, de leurs familles, de leurs amis, de leurs « petits morts », de leurs milpas [2], de leur communauté...
 
                                                   Bertrand 002
                                                            photo : Bertrand Meunier
 
          Dans les villages traversés en fin d’après-midi, certains regards brillent d’une lueur malsaine. Leurs frères, leur race chancellent, emportés par les flots d’aguardiente [3] qui lavent
le cerveau. Dans les villes, les enfants cachent sous leur T-shirt troué, la bouteille sale du chemo, la colle bon marché qui passe la faim et les laisse le regard vide. Les femmes marchent vite, la tête baissée.
 
                                                                             Bertrand 003
                                                                                                          photo : Bertrand Meunier       
                                                                  
          Ils sont partis pour le nord, pour plusieurs mois, obligeant leurs enfants à venir travailler avec eux. Comme l’année précédente, ils sont forcés d’abandonner l’école, seul faible espoir d’avoir un jour une vie meilleure. Oui mais voilà, pour une vie meilleure, encore faut-il survivre et quand on se refuse à cultiver l'amapola [4]... C’est ce que le maestro, le maître d’école, ne peut pas comprendre.
 
 
 
          En dépit de tant de misère ou peut-être à cause d’elle, ils restent fidèles à Dieu, à ses saints, à la vierge de Guadalupe [5]. Ils la prient beaucoup mais entend-elle la douleur de son peuple? Ca n’empêche pas les ouragans, les tremblements de terre, les sécheresses et les pluies de s’abattre sur leurs montagnes, les maladies d’emporter leurs enfants, les policiers de rentrer la nuit dans leurs humbles huttes emmener ceux d’entre eux qui parlent de s’organiser, de justice sociale. Non, ça n’empêche pas qu’ils disparaissent avec le maigre espoir qu’ils ont fait naître, ténu comme cette enfant rachitique. Elle s’endort dans le vacarme de la camioneta brinquebalante, freinant de temps en temps pour laisser passer de la cabine quelques accords d’une mauvaise ranchera.
 
        Bertrand
                               photos : Bertrand Meunier
 
Trikess FG
Guerrero, Sierra Madre

 

Je remercie mon ami Bertrand, du collectif Tendance Floue, qui m'a offert ces photographies inédites pour illustrer ce texte. J'étais à ses côtés quand il les a prises dans la région de Metlatonoc (dans la Sierra Madre du Guerrero), la région la plus pauvre du Mexique. Découvrez son travail à l'adresse suivante : http://www.tendancefloue.net/photographes.php ou sur http://www.actuphoto.com/b133-Bertrand-Meunier.html

 
[1] los guaraches : les sandales
[2] la milpa : le lopin de maïs.
[3] el aguardiente : l'eau de vie
[4] El amapola : le pavot. C'est à partir du pavot qu’on fait l'héroïne
[5] la vierge de Guadalupe : vierge amérindienne apparue sur la Colline de Tepeyac, colline faisant partie aujourd'hui de Mexico.

stupeur et tremblement

                       

 

                                                    Inanimée, animée, anima

 

La terre gronde … Un monstre se réveille dans ses entrailles; et dans les profondeurs de la mer des Caraïbes, des épaves de galions se renversent mollement sur leur banc de sable.  Sur terre aussi, dans les bâtiments construits par la main de l’homme, on a la sensation de tanguer, sur un bateau subitement devenu ivre. Partout, on courre en quête d’un carré de ciel bleu, seul véritable bouclier pour ne pas que soit ensevelie notre étincelle d’humanité sous des tonnes de gravats. Les bâtiments semblent tenir bon mais les humains les plus fragiles s’effondrent, terrassés par une crise de nerfs ou le cœur qui lâche. Autour de nous des fissures déchirent les murs, lézardent notre belle assurance.

 

Il a fallu quelques secondes pour comprendre. Instants où le corps se tend, où tous nos sens sont en éveil. L’animal humain aux aguets, percevant un danger, scrute l’horizon ou lève les yeux mais ne songe pas à regarder sous ses pieds. C’est pourtant par là que la menace arrive. D’aucuns cherchent du regard, la horde de ceux qui peuvent bien courir ainsi à en faire trembler la terre jusqu’à ce qu’ils comprennent enfin ce qui leur arrive : « Un tremblement de terre !!! ». La fulgurance de cette prise de conscience laisse aussitôt place à l’instinct qui les pousse à trouver un refuge, un abri. L’homme du XXIème siècle, ne pouvant plus se cacher derrière son rationalisme et  son esprit scientifique, nu, retrouve soudain ses peurs et ses réflexes ancestraux : il fuit, redevenu proie d’une nature dont il se croyait le prédateur; il éprouve la crainte d’éléments supposés inanimés, comme la terre qui menace de s’ouvrir sous se pieds, un toit, un pan de mur, soudainement habités par une terrible force de destruction. La déesse Terre est en colère. Il redécouvre la pensée animiste que nous croyions avoir perdue.

 

Ceux qui ont pu gagner l’extérieur se retournent et frémissent en regardant les édifices se balancer. Ceux qui sont restés à l’étage, se plaquent contre les murs porteurs, s’abritent sous les tables, les bureaux. On entend des cris mais une seule question hante tous les esprits, quand est-ce que ça va s’arrêter ? Est on au paroxysme ou vit-on une montée en puissance du séisme qui pourrait bien jeter par terre l’édifice qui nous porte ? Et puis l’intensité faiblit et un silence se fait. Tous nos sens sont à nouveau en alerte : on veut être certains que le danger est passé avant de sortir de notre tanière, sonnés. Alors on évacue, on aide les plus faibles et surtout on éprouve l’impérieuse nécessité de parler, de raconter, mettre des mots pour exorciser la peur, la montée de l’adrénaline. Et puis surtout des mots pour  conjurer l’irruption de cette irrationalité, de cette pensée primitive, qui retourne se tapir au fond de nous.

 

Trikess FG

Guadeloupe, vendredi 30 novembre 2007

 

 

 

Chez Régine

 

 

Chez Régine

 

On n’y arrive pas comme ça. On doit suivre des sentiers au cœur de prairies verdoyantes, cheminer à l’orée des bois. Puis, on écoute le vent glacé filer le long des stries de l’ardoise des toits. On frôle les murs blancs en pierre de taille, laissant dans son dos les balles de foins disséminées dans les champs. Enfin, on pousse la porte vitrée de Chez Régine dans le petit hameau à la croisée des chemins.

 

On s’assied à une table en formica et Régine vous sert une horrible piquette dans un ancien verre à moutarde. On sort du sac une demi baguette et un bon calendos bien fait. La chaleur envahit nos oreilles après la froidure du chemin. Sur un tabouret mal rempaillé, un chat somnole que le ballet des mouches ne semble pas déranger.

 

Il y a de la boue séchée sur le parquet même si les paysans accoudés au comptoir ont pris le temps de changer leur paire de bottes pour des chaussures de ville après la journée au champs. Casquette à carreaux vissée sur la tête, la face rougeaude et énergique, ils parlent avec un accent incomparable, roulant terriblement les "r", redonnant à la langue française des sonorités, un relief oublié. Ils parlent du meilleur moment pour faucher, de vis en crémaillère, de fanage, de cardans ou de linteaux.

 

Les vieux racontent aux plus jeunes les machines qu’ils n’ont pas connues, un autre évoque les quatre lièvres qu’il a aperçu hier et qui se suivaient dans l’herbe. Un vieux prophétise : je pense que dans quelques jours, il « fera » une vague de chaleur. Ils ponctuent leurs phrases par de retentissants « ah pute ! » ou des «o deu ! » et ne semblent pas toucher à leur verre, sur le zinc. Les anciens alternent cet occitan du presque centre de la France avec un français mâtiné d'expressions locales, et dans leur verre, c’est le même vin à la robe rubis trop criante qu’on trouve. Les plus jeunes, eux, ont tous une choppe de bière devant eux et leur répondent exclusivement en français.

 

Régine, assise de profil, derrière son comptoir, les écoute en fumant du tabac brun, un vague sourire aux lèvres et le regard au loin. Une petite quarantaine, des cheveux noirs frisés, le visage émacié, marqué par le temps ou l’alcool, vêtue de noir, elle a des airs à la Piaf. Parfois, elle se mêle à la conversation avec des commentaires lapidaires. Sur celle des poutres apparentes qui surplombe le comptoir, on trouve de petits écriteaux typiques de ce genre de bar : « si tu veux gagner au tiercé, laisse courir ta femme » ou encore «  mieux vaut être saoul que con, ça dure moins longtemps », et j’en passe… Enfin, au-dessous, sur deux rangées, s’alignent les bouteilles de picon, dolfi, fraises des bois, crème de mûres, pastis 51, suze, casanis, dubonnet, etc. Elles invitent à reprendre un petit verre avant que de repartir affronter le froid qui balaye le plateau de l'Aubrac. Profitons-en, Chez Régine, le temps s’est arrêté.

 

Trikess FG

Plateau de l’Aubrac, juillet 2007

 

 

Autoportrait 1907

 

 

Autoportrait 1907

                        Diego à Paris

               Diego Rivera, autoportrait, 1907

 

Un feutre noir sur la tête, il se réchauffe auprès d’un bec-à-gaz. Le serveur le frôle, virevoltant entre les tables de la terrasse, son plateau à la main. Bon dieu que ce pays est froid ! Sa gabardine trempée semble l’accabler, comme si c’était son poids qui lui voûtait légèrement les épaules. Dans le fond de sa poche, il cherche sa pipe, et trouve dans une doublure déchirée, un gros sou oublié. Il part d’un grand éclat de rire qui fait sursauter le serveur.

 

Malgré son impressionnante corpulence, il est tout jeune, vingt ans, vingt-deux ans à peine. Il entre dans la salle, s’assoit  à proximité du poêle, et commande une bouteille de bière belge. Déjà son cœur se réchauffe. Il tasse un fond de tabac qui lui reste dans le foyer de sa pipe et l’allume patiemment avec des allumettes sèches que le serveur vient de lui apporter.

 

Une femme de petite vertu,  accoudée au comptoir lui sourit. Elle est jolie. Il soutient son regard un instant, esquissant lui aussi un sourire et l’instant d’après, rencontre son propre reflet dans un large miroir qui lui fait face.

 

Le temps d’une poignée de secondes, il vient d’avoir la vision de ses deux premiers tableaux parisiens. Un premier représentant la jeune femme, nue, alanguie sur un lit, chétive et d’une pâleur qui l’attendrit. L’abandon du corps qui vient de se donner, les plis des draps froissés, ses cheveux roux en bataille, tout évoque la sensualité des instants qui ont précédé la création de cette petite toile. Il la lui offrira le soir même. Le second est un autoportrait, dans un petit bistrot parisien, assis devant un boc de bière, une pipe à la main.

 

On devine dans ce tableau, dans son regard, que ce soir là, il n’est plus tout à fait Mexicain, pas encore Diego Rivera. Non, ce soir il est Baudelaire. Ivre du parfum des fleurs du mal, il regarde par la petite lucarne de sa chambre sous les toits, les quelques étoiles qu’il aperçoit allongé, en sentant palpiter dans sa paume de géant, ce petit cœur qui bat.

                                         

Trikess FG

Paris, juillet 2007

 

 

January 12

Sortilège maya

 
 
Sortilège maya
 
Et si la nuit, cette nuit, n’était pas comme toutes les autres? 
Si les pierres de l’église de la communauté commençaient à murmurer, à évoquer un lointain passé, longtemps avant l’existence de cette église, où le sang ruisselait sur elles?
 
 Si les étoiles dans le ciel ne dessinaient plus d’improbables constellations, mais des glyphes dont l’entendement se serait perdu, ancienne écriture des prophéties indiennes?
 
 Et si la lune n’était plus la lune mais un bouclier de guerre maya, protection des Dieux pour un peuple trop longtemps abandonné à son propre sort?
 
 Si l’arbre au détour du chemin était en fait l’axe cosmique soutenant l’Univers?
 
 Si les esprits, libérés de leurs gardiens de jade et d’obsidienne s’échappaient de l’inframonde, à la faveur de l’obscurité, dans un  battement  d’ailes?
 
 Et si ton profil se figeait dans la pierre et défiait le temps?
 
 Si cette nuit, la septième cité maya ouvrait sa lourde porte de pierre sur ses secrets enfouis dans une jungle d’oubli?
 
                                           Trikess (FG)
                                            Chiapas, cañada de las tazas
                                            Janvier 1999
 
 

 

Les divagations romantiques de M. Trifoulcat

 

 

 

Les divagations romantiques de M. Trifoulcat

 

Une légère calvitie, de petites lunettes sur le nez, il affûte son couteau en regardant passer les badauds, son tablier blanc maculé de sang séché. Il voit le monde passer sans s’arrêter devant son échoppe, « Chez Trifoulcat, au bœuf authentique du Cantal ». Il voit le monde passer, par le bout de la lorgnette, dans les effluves de carcasses. Rue M. à Paris, on en voit de toutes les couleurs. Il se prend à rêver derrière ses petites lunettes. Parmi ces bipèdes qui défilent devant lui, sans même l’honorer d’un regard, parmi toutes ses femmes que le trop plein du monde déverse dans sa rue, laquelle peut bien être la plus tendre.

 

Tout en continuant à affûter mécaniquement son couteau, M. Trifoulcat se laisse aller à de coupables pensées, il rêve comme rêvent les bouchers pendant les jours trop gris. Dimanche, il ferait bien d’aller confesser ses fantasmes : M. Trifoulcat rêve de pêchers de chair. Oui mais voilà, il y a belle lurette qu'il a laissé la foi de son enfance suspendue à un crochet, le jour où il a compris que Dieu ne croit pas aux bouchers en fait.

 

Cette africaine qui passe nonchalamment, par exemple, doit être particulièrement tendre. Il en a presque l'eau à la bouche. D’un œil expert et avisé, il observe une jeune scandinave en mini-jupe. Son sourcil frémit, en soupesant du regard sa cuisse. « Belle pièce » maugrée-t’il entre ses dents. Celle-là en revanche n’a que la peau sur les os, rien à en tirer. Une femme comme ça doit vous laisser un arrière-goût rance…

 

Passe une plantureuse Italienne. « Vous avez de la poitrine, monsieur ? », il détache un instant son regard de la belle méditerranéenne, pour jauger, du haut de ses un mètre quatre-vingt, la petite vieille à la voix chevrotante, avant de lâcher d’un ton sans appel : « Non ma p’tite dame, il ne m’en reste plus. » Le temps de relever les yeux, la belle ragazza a disparu. Il s’en veut de l’avoir perdue du regard : ça s’était une proie de choix ! Mais aussitôt il est distrait par une Etats-unienne obèse, élevée aux hormones, sans doute gavée au McDo, qui passe péniblement devant la boucherie, soufflant fort, tout en admirant l’architecture autour d’elle, d’un air ravi. « V’là l’bestiau ! », se dit notre homme ; « là y a d’quoi faire »… sourie-t’il.

 

Un coup d’œil à sa montre le tire de ses pensées sensuelles : « la vache, déjà 17h00 ! ». Il rentre, repose son couteau et se remet sagement au travail. C’est que c’est furtif un rêve de boucher, rapide et incisif comme la lame d’un couteau qui tranche le lard…

 

   Trikess (FG)                                        

Paris, le 4 juillet 2007

 

 

Chiapas

 
Chiapas
Ici, l’air est plus pur 
Ici, le ciel est plus bleu 
Ici, les étoiles sont plus nombreuses 
Ici, la peau est plus sombre 
Ici, les flammes de l’histoire brûlent plus fort 
Ici, les couleurs des maisons sont plus chaudes 
Ici, le vert est plus intense 
Ici, le lendemain est plus incertain 
Ici, le sang est plus rouge, le cauchemar plus réel 
Ici, le rêve t’emporte sur des sentiers inconnus 
Ici, les cascades sont plus bleues, les pyramides plus
hautes   
Ici, la fumée d’ocote[1] embaume l’air, comme le copal [2]
sacré
Ici, les arbres sont plus grands, les racines plus profondes 
Ici, le racisme est plus fort 
Ici, la dignité est plus rebelle 
Ici, le souvenir de l’éclat de tes yeux est plus brillant,
d’un marron plus profond 
Ici, rêver de toi est une tendre brûlure.
               
     Trikess (FG) 
 

[1] L’ocote est un résineux très odorant que les amérindiens du Mexique utilisent pour démarrer les feux de bois.

[2] Le copal est une résine végétale utilisée comme encens dans les cérémonies religieuses depuis l’époque préhispanique  

 

Eclipse

 

 

Eclipse

 

La Lune, telle un magique chaudron reçoit les flots brûlants du soleil et les capture dans son froid et noir réceptacle. Soudain, la terre, privée du nectar des Dieux, murmure et s’inquiète. L’équilibre cosmique est bouleversé: la chaleur et le froid, le jour et la nuit, l’ombre et la lumière se confondent à mesure  que les ténèbres fondent sur nous.

 

L’obscurité ne devrait durer que quelques minutes. Cependant, ce temps, on le mesure ordinairement avec le passage des jours. 365 jours pour une année, chaque jour divisé en 24 heures, elles-mêmes divisées en 60 minutes chacune. Ce qui sépare un jour d’un autre jour, c’est la nuit. Alors, qu’advient-il de notre conception du temps lorsque jour et nuit cessent de se succéder pour ne faire plus qu'un : les hommes retiennent leur souffle, les oiseaux cessent de chanter.

 

A la faveur de l’obscurité, les astres font l’amour pendant quelques minutes d’éternité. Un axe, sexe gigantesque, se dessine entre les trois corps célestes alignés. La semence solaire réenfante le temps dans une explosion d’énergie qui réchauffe le ventre de la Lune. La terre en silence attend que le disque noir, noir comme pour mieux absorber chaque parcelle de lumière, renaisse. Après cette astrale jouissance, la lumière grossit, progressivement, comme le ventre d’une femme enceinte.

 

Fini, l’instant de la dualité cosmique enfin réunie dans un retour sacré aux origines de l’Univers. L’ordre cosmique se rétablit. La terre, petit à petit, redevient matière dans ce réenfantement de l’Univers et chacun se secoue la tête comme s’il sortait d’un curieux rêve, sans réaliser tout à fait qu’il est un être neuf, un être vierge, dans un nouveau monde.

 

L’Univers inspire: un principe masculin, le soleil et un principe féminin, la Lune deviennent Un. Puis l’univers expire et ils redeviennent deux. Mais si le soleil ne réapparaissait  pas dans cette fusion, la vie disparaîtrait inexorablement. Moments d’incertitude et de religiosité aussi confuse qu’intense pour les êtres vivants, humains, animaux et même végétaux. Ils perçoivent obscurément que leur survie dépend non seulement de l’astre solaire mais surtout de son mouvement.

 

Ce qui a précédé notre univers, c’est à l’inverse l’immobilisme jusqu’à ce que l’équilibre originel se rompe. Au cours de l'éclipse, l’équilibre est à nouveau brisé et deux deviennent un, chiffre de commencement  et de promesse.

 

                         Trikess (FG)

                         Nancy, août 1999

 

« Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme; le souffle de Dieu planait à la surface des eaux, et Dieu dit     « que la lumière soit! » et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne. Dieu sépara la lumière de la ténèbre. Dieu appela la lumière jour et la ténèbre, il l’appela nuit. Il y eut un soir, il y eut un matin: premier jour.»                              

                                                                        Extrait de la Genèse 
 

 

Sanctuaire

 

 

Sanctuaire

 

               A l’intérieur de la vieille église fondée par fray Bartolomé de las Casas, une des premières du continent américain, le temps est différent: les gens marchent lentement, se recueillent, assis ou agenouillés, longuement. On se parle à voix basse. C’est comme si les chuchotements restaient suspendus dans l’air frais. Dans la semi-pénombre ne parviennent que les voix et les rires du dehors, comme en écho, le gazouillis des oiseaux.


Les murs, les larges piliers sont couverts de frises, aux motifs mi-géométriques, mi-végétaux, à la dorure ternie. La grande porte en forme de voûte, construite dans un bois ancien, ouverte, laisse filtrer un timide soleil qui  redonne son éclat d’or à la paroi qu’il illumine. 


En pénétrant dans cette enceinte sacrée, on pénètre dans un autre temps. On est interpellé par les vieux tableaux aux couleurs passées, la couleur crème du plafond, l’autel aux teintes pourpres,  les saints et leurs statues désuètes aux mines de chérubin.

 

Sous le regard surpris des rares touristes exhibant leur peau blanche, les indiens se signent trois fois, implorent les saints en murmurant des incantations étranges, font brûler des bougies et dans ce temple qui ne leur appartient pas, recréent leur alcôve autour des principaux saints qu’ils vénèrent comme autant de leurs anciens Dieux. Parfois, on s’étonne de voir un Mexicain habillé à l’occidentale agir de même. D’autres, plus discrets, s’asseyent et prient.

 

Tout à l’arrière, dans l’encadrement de la porte principale par laquelle personne n’entre, un jeune couple de métis, amoureux, étouffe des rires. La peau cuivrée et les pommettes saillantes, souvent portant dans leur dos un bébé enveloppé d’un châle bleu, les indiennes restent peu de temps. Des rubans de couleur en soie dansent avec leurs longues tresses noires. Elles conversent entre elles en tzotzil.

 

Cet endroit échappe à la modernité, d’ailleurs le prendre en photo équivaut à un sacrilège. Et si on ne peut le photographier, n’est-ce pas parce que cet endroit est fait d’une autre matière que celle du monde du dehors, d’une autre essence, plus spirituelle? Il faut l’aborder avec un autre esprit.

 

Ici, on peut rentrer, s’asseoir et ne pas consommer. On peut se signer ou pas. On peut rester debout, s’asseoir ou s’agenouiller. On peut somnoler, prier intensément, pour demander ou pour remercier, pour soi ou pour d’autres. On peut ne penser à rien ou à tout, même à Dieu. On peut rester une minute ou des heures. On peut se sentir mal à l’aise ou apprivoiser l’endroit jusqu’à sentir qu’on en fait partie. On peut s’asseoir devant, au milieu  ou derrière, ce qui n’est pas du tout la même chose; à gauche ou à droite. On peut jouer les voyeurs, disons les observateurs, violant impunément l’intimité sacrée des fidèles avec Dieu ou s’enfermer dans ses pensées. On peut faire abstraction mentale de tous ceux qui nous entourent.

 

Ici, on peut enlever ses chaussures, on peut même écrire sans que personne ne vienne vous réclamer quoique ce soit. C’est un sanctuaire, les lois du dehors ne comptent pas ici. On peut regarder les jambes des belles touristes, leur décolleté et avoir des pensées supposées impropres à l’endroit. On peut voir Dieu dans le dessin parfait de l’épaule d’une jeune fille priant. On peut se plonger dans la mythologie biblique grâce aux peintures; en suivant les pas des indiens, pénétrer dans l’univers maya. On peut aussi penser à ces artistes indiens, anonymes, qui sous la direction de prêtres espagnols ont réalisé, plusieurs siècles auparavant, la décoration de ce lieu. Ils ont caché entre les motifs de secrètes connaissances. On peut voyager à travers toutes ces époques, ces endroits, le Mexique indien, le Mexique métis, le Mexique blanc, l'Europe, etc...

 

Dans l’obscurité de Santo Domingo[1], chacun invente son univers, profane ou sacré, en tous les cas autre que celui du monde du dehors.  Rentrer à Santo Domingo, dans l’enceinte de cette paroisse, c’est rentrer en soi, dans son âme, sans le savoir. Si son âme est noire, on viendra y prier un Dieu blanc, oppresseur et intolérant. Si son âme est blanche, on viendra y chercher un Dieu d’amour, un Dieu libérateur. Si son cœur est indien, on y verra un Dieu tout-puissant, on y verra beaucoup de Dieux. Si son âme est angoissée, on trouvera un repos; si on est poursuivi, un refuge. Si ses yeux sont des miroirs, on y trouvera l’inspiration poétique. Pour comprendre cette église, il faut laisser à ses yeux le temps de s’habituer à l’obscurité; et son cœur à ces énergies, les forces qui sont enfermées ici.

 

                                          Trikess (FG)

                                    San Cristóbal de las Casas, Chiapas

                                    Mars 1999


[1] Santo Domingo est le nom de cette église du Chiapas au Mexique et n’a donc rien à voir avec la République dominicaine.

 

 

 

 

Chamula

 

Chamula

Agenouillé sur un sol couvert d’épines de pin, ton regard est plongé dans la barrière de feu des rangées de bougies que tu as patiemment alignées. Ton âme embarque sur la pirogue des prières incantatoires que tu scandes. Le poch, le feu liquide, inonde ton intérieur.

Soudain, dans une des bougies qui dansent, tu reconnais le pas puissant et souple du jaguar s’enfonçant dans la selva comme la Lune court dans les nuages les soirs de vent, nahual libre et sauvage. Mais tu distingues sur son flanc une blessure, profonde, infectée. Des larmes ruissellent à présent sur tes joues.

Prie Chamula, fait revenir la grandeur déchue, fait renaître la fougueuse selva, s’ériger à nouveau les pyramides, rappelle- toi bien! La pensée, l’unique espace qu’il te reste encore.

                                                         

                                                          Trikess (FG)

                                                    Chiapas, canada de las Tazas,

                                                    le 29 janvier 1999

 

                        

A toutes blingues

 

 

A toutes blingues

 

Dévalez les escaliers, déboulez en trombe, cavalez comme un beau diable, foncez à tombeau ouvert, détallez comme un lapin, accourrez ventre-à-terre, pied au plancher, surgissez comme un diable de votre boîte, explosez de joie, passez le mur du son, tracez comme un dératé.

 

Arrêtez-vous.
Agitez soigneusement les mots et repartez de plus belle :

 

Dévalez de votre boîte, surgissez comme un lapin, sautez ventre-à-terre, passez le mur du plancher, explosez en trombe, cavalez comme un escalier, déboulez le diable, foncez à tombeau dératé.

 

Si vous ne vous sentez pas mieux, répétez l’opération autant de fois que nécessaire.

Attention, l’abus de mots est dangereux pour la santé mentale.

 

                                                      Trikess (FG)

                                                     Paris, juillet 2007

 

 

Quel ciel ?

 

Quel ciel ?

 

Selon les anciens Mexicains, le monde est divisé en treize cieux et neuf infra mondes et je m’interroge, sous la nuit étoilée d’une petite communauté maya: à quel ciel appartient ce sol indien?

 

Se peut-il que ce soit le même ciel que celui des touristes avec leurs gros caméscopes et leurs commentaires idiots, leurs sentiments de supériorité et leurs bermudas ridicules?

 

Se peut-il que ce soit le même ciel que celui saturé d’ondes télé, d’images superficielles et abrutissantes qui insultent l’intelligence?

 

Se peut-il que ce soit celui de la modernité, de la technologie la plus sophistiquée, sillonné de satellites, de fusées allant toujours plus loin, plus loin du cœur des hommes?

 

Ce ciel a-t’il la moindre chose à voir avec ces cieux sous lesquels la finalité de la vie est de consommer encore et toujours plus, à en devenir obèse, à en devenir idiot, consommer plus pour remplir quel vide?

             

Ce ciel est celui fragile de l’humanité véritable, de l’harmonie et de la précarité qui donne sa valeur aux choses. Ce ciel est celui du temps condensé, intense, loin du gris des villes; ce ciel est celui de l’arc-en-ciel, des couleurs des vêtements traditionnels aux végétaux étincelants en passant par le coucher du soleil.

 

D’ici, on voit tellement mieux les étoiles, on est tellement plus proche d’elles. Les constellations sont à l’envers, la Lune est renversée. Allongé sur le sol, je ferme les yeux dans un sourire. Nous ne sommes pas sous ce ciel d’étoiles et de Lune: nous le surplombons!

 

                                        Trikess (FG)

                                Mars 1999, Cañada de Patihuitz, Chiapas

 

Errer humanum est

 

 

Errer humanum est

 

Le voyage, le vrai, comme dans une invitation baudelairienne, commence en s’imprégnant d’un imaginaire, de musique, d’une littérature, autant de prémices au véritable voyage. Puis, à qui sait cultiver cette fleur insoumise qu’est la liberté, vient l’heure du véritable voyage.

 

On voyage toujours seul ou on ne voyage pas vraiment. Pour réellement découvrir l’Autre, il faut savoir oublier son « moi » sédentaire, et redevenir le nomade intemporel. L’oubli est impossible lorsque le regard de celui qui vous accompagne, par jeu de miroir vous renvoie à une identité, vous y fige.

 

Voyager, c’est, avec sa sensibilité, donner aux espaces que l’on traverse, aux rencontres aussi bien qu’à la solitude, aux épreuves comme aux joies, la possibilité de façonner notre âme. Pour cela il faut la laisser pleurer avec la tristesse enjouée d’un accordéon slave, s’enivrer de plénitude dans des envolées mystiques que seul le Mexique peut nous procurer, pénétrer dans l’univers magique et inquiétant d’Haïti, se perdre dans les dédales des médinas pour appréhender les mystères de l’orient éternel…

 

Voyager c’est, comme le guerrier des steppes de Mongolie, embrasser l’horizon d’un regard et s’élancer, dans la fraîcheur du matin, à l’assaut du monde, pour finalement réaliser que c’est immanquablement  nous, les nomades de toujours, qui nous laissons conquérir par le monde et non l’inverse.

 

Aucun confort, aucun luxe, aucune possession qui n’égale l’ivresse du grand voyageur qui sait tout risquer pour découvrir d’autres humanités. Aucune liqueur, fusse-t’elle la plus précieuse, qui ne puisse rivaliser avec le godet d’eau-de-vie lorsqu’il est partagé en frère, à la lueur de la lampe à pétrole. Pas d’émotion plus forte que celle de découvrir la valeur véritable de la  dignité, de la générosité chez ceux-là même qui n’ont que leur cœur pour toute richesse.

 

Redécouvrir les énergies telluriques, arpenter les sentiers oubliés, s’extasier dans le silence d’une nuit étoilée, frissonner en écoutant les hurlements des singes dans la jungle qui entoure les pyramides mayas, emplir son regard des couleurs vives des murs d’Amérique Latine, respirer à plein poumon, lentement en écoutant le chant du muezzin dans la pureté de l’aurore, suivre du regard la perle de sueur qui roule sur la peau noire du joueur de gwo-ka, écouter, comme hypnotisé, la voix du  conteur, s’allonger au milieu d’un champs de coquelicots, plonger dans la minéralité des croix des cimetières irlandais.

 

C’est au pas de l’homme qu’on peut aller vers l’homme, c’est dans l’oubli de soi qu’on peut rencontrer l’Autre, c’est dans les rêves insensés que naissent les plus belles aventures mais gardons nous de nos renoncements. C’est en leur sein qu’on assassine le nomade, que meure en nous l’enfant, qu’on met nos cœurs en cage.

 

Fuyons ceux qui nous parlent de « sérieux », d’ «être raisonnable », de « sécurité » ou d’  « avenir ». Leurs mots enferment l’homme plus sûrement que les barreaux. Ils le maintiennent dans la peur et la médiocrité. Il est des mots qui constituent des entraves invisibles, qui cachent des peurs inavouées et voudraient nous réduire au rang de serviles esclaves dans un monde de soumission et de douleurs éclatées. Dans ce monde, nos politiques, nos médias nous proclament à tout bout de champs d’autres mots,   comme un exutoire : ceux de « démocratie » ou de « liberté » par exemple. Mais contrairement à ceux qui vont s’inscrire sur le carnet du voyageur, ces mots là ne s’envolent pas, ne prennent pas corps, ils ne restent, hélas, trop souvent, que des mots.  

                                                    

Trikess (FG)

Paris, juillet 2007

 

 

 

 
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