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bourlinguer"Errer humanum est"
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February 24 L'équilibre des chosesIl y a des textes qu'on rêverait d'avoir écrit. Malheureusement je ne suis pas l'auteur de celui-ci. Je l'ai trouvé il y a plusieurs années de cela, au Chiapas, dans un campement civil pour la paix (voir mon autre blog www.chroniques-mexicaines.spaces.live.com). C'était un texte anonyme écrit à la main en espagnol. Comme seule indication, il était mentionné qu'il avait été trouvé sur la plage Cangrejo dans l'état de Oaxaca au Mexique. Je vous livre aujourd'hui sa traduction, persuadé qu'il vous touchera autant qu'il m'a touché à l'époque. Chers parents, Aujourd’hui, c’est le jour de ma naissance et je vous suis profondément reconnaissant de la vie que vous m’avez donnée. Il y a à peine quelques heures, j’ai vu la lumière pour la première fois ; j’ai écouté le son de mes propres pleurs, forts et vigoureux ; j’ai reçu d’un coup ma première bouffée d’air et elle m’a laissé le goût d’une promesse. Aujourd’hui commence mon aventure.
Je sais qu’il est encore très tôt, mais je voudrais vous demander dès à présent quelque chose. En l’an 2011, je fêterai mes quinze ans ; J’aurai beaucoup appris en ce qui concerne le monde et la vie grâce à vous et à la société. Je serai sur le point de me lancer par moi-même vers le futur et j’aurai alors besoin de penser beaucoup à ce que je vais faire.
Je voudrais avoir, pour cela, un espace naturel qui me permette de me sentir comme le premier homme et la première femme, dans les premiers temps : une forêt, une montagne, une jungle, une plaine, un désert, la mer… N’importe quel espace où le secret de la vie se conserve sous toutes ses formes et depuis le commencement des temps. A cet endroit, j’irai pour apprendre sur l’équilibre des choses, leurs mutuels respect et bénéfices, extraordinaire diversité qui m’invitera à utiliser mon intelligence et imagination pour récolter des fruits futurs. Peut-être pourrai-je trouver une rivière ou un ruisseau dont le chant m’inspirera mes premières poésies, un grand arbre dont la vieillesse me livrera un enseignement sur l’ «avant » et l’ « après » de ma propre existence. Je découvrirai combien les fleurs des champs sont éphémères et connaîtrai l’ éternité du cycle même de la vie. Mais, surtout, je verrai les oiseaux, j’écouterai leur chant entre les branches des arbres et je contemplerai leur vol harmonieux sur le tapis du ciel. Je verrai les oiseaux libres dans leur vol et le pas lent et majestueux des lourdes tortues, comme les rêves et les fantaisies. Papa, maman… Je veux voir les oiseaux, les fleurs et les tortues. Je ne veux pas qu’on me raconte, je ne veux pas de photographies, ni de films, ni de dessins, mais je veux les voir en vrai. Pour ça, aujourd’hui au premier jour de ma vie, je vous le demande, s’il vous plaît : Gardez- moi les forêts, la mer, les rivières, les jungles et les déserts, pour que demain je puisse voir les oiseaux voler… et les tortues retourner à la mer. Trouvé sur la plage Cangrejo dans l'état de Oaxaca au Mexique.
February 04 AléasAléas Sous les chapeaux blancs couverts de poussière, les cheveux sont trempés de sueur. Le bruit du moteur, encore et toujours, le hoquet des petits, couchés à même le sol, entre les guaraches [1] de leurs aînés. Leurs larmes ont séché sur la poussière de leurs joues. Ils passent comme des ombres. Les femmes, assises, accusent une lassitude tout en semblant pouvoir attendre ainsi une éternité. Un tout petit s’endort contre un sein généreux que sa mère aura oublié de rentrer.
photo: Bertrand Meunier
Avec le soir qui tombe, le froid se fait sentir et la faim commence à tenailler les estomacs. Les cahots du chemin défoncé se font ressentir plus durement dans les corps meurtris, entassés. Dans l’ombre, la même scène repasse encore et encore dans les yeux d’un gamin. Celle de son petit frère mort enveloppé dans un simple drap blanc que l’on allonge sur un tapis d’épines de pin, dans un trou. Pas une larme pourtant n’embue son regard dur et il sait déjà que quand son heure à lui arrivera, personne ne pleurera non plus. C’est comme ça.
Parfois, une orange qu’on épluche, une plaisanterie, un chapeau qui s’envole, font naître un sourire, se détendre les traits jusqu’à ce qu’un tourbillon de poussière oblige à froncer à nouveau les sourcils. Le rêveur, lui, est vite ramené à la réalité par une volée de branches cinglantes qu’il n’aura pas vu arriver. Difficile d’oublier que la route est bordée de cactus, de candelabres, de magueys , de nopales, que chacun les éloigne un peu plus de l’âtre de leurs foyers, de leurs familles, de leurs amis, de leurs « petits morts », de leurs milpas [2], de leur communauté...
photo : Bertrand Meunier
Dans les villages traversés en fin d’après-midi, certains regards brillent d’une lueur malsaine. Leurs frères, leur race chancellent, emportés par les flots d’aguardiente [3] qui lavent
le cerveau. Dans les villes, les enfants cachent sous leur T-shirt troué, la bouteille sale du chemo, la colle bon marché qui passe la faim et les laisse le regard vide. Les femmes marchent vite, la tête baissée.
photo : Bertrand Meunier
Ils sont partis pour le nord, pour plusieurs mois, obligeant leurs enfants à venir travailler avec eux. Comme l’année précédente, ils sont forcés d’abandonner l’école, seul faible espoir d’avoir un jour une vie meilleure. Oui mais voilà, pour une vie meilleure, encore faut-il survivre et quand on se refuse à cultiver l'amapola [4]... C’est ce que le maestro, le maître d’école, ne peut pas comprendre.
En dépit de tant de misère ou peut-être à cause d’elle, ils restent fidèles à Dieu, à ses saints, à la vierge de Guadalupe [5]. Ils la prient beaucoup mais entend-elle la douleur de son peuple? Ca n’empêche pas les ouragans, les tremblements de terre, les sécheresses et les pluies de s’abattre sur leurs montagnes, les maladies d’emporter leurs enfants, les policiers de rentrer la nuit dans leurs humbles huttes emmener ceux d’entre eux qui parlent de s’organiser, de justice sociale. Non, ça n’empêche pas qu’ils disparaissent avec le maigre espoir qu’ils ont fait naître, ténu comme cette enfant rachitique. Elle s’endort dans le vacarme de la camioneta brinquebalante, freinant de temps en temps pour laisser passer de la cabine quelques accords d’une mauvaise ranchera.
photos : Bertrand Meunier
Trikess FG
Guerrero, Sierra Madre
Je remercie mon ami Bertrand, du collectif Tendance Floue, qui m'a offert ces photographies inédites pour illustrer ce texte. J'étais à ses côtés quand il les a prises dans la région de Metlatonoc (dans la Sierra Madre du Guerrero), la région la plus pauvre du Mexique. Découvrez son travail à l'adresse suivante : http://www.tendancefloue.net/photographes.php ou sur http://www.actuphoto.com/b133-Bertrand-Meunier.html
[1] los guaraches : les sandales [2] la milpa : le lopin de maïs. [3] el aguardiente : l'eau de vie [4] El amapola : le pavot. C'est à partir du pavot qu’on fait l'héroïne [5] la vierge de Guadalupe : vierge amérindienne apparue sur la Colline de Tepeyac, colline faisant partie aujourd'hui de Mexico. stupeur et tremblement
Inanimée, animée, anima
La terre gronde … Un monstre se réveille dans ses entrailles; et dans les profondeurs de la mer des Caraïbes, des épaves de galions se renversent mollement sur leur banc de sable. Sur terre aussi, dans les bâtiments construits par la main de l’homme, on a la sensation de tanguer, sur un bateau subitement devenu ivre. Partout, on courre en quête d’un carré de ciel bleu, seul véritable bouclier pour ne pas que soit ensevelie notre étincelle d’humanité sous des tonnes de gravats. Les bâtiments semblent tenir bon mais les humains les plus fragiles s’effondrent, terrassés par une crise de nerfs ou le cœur qui lâche. Autour de nous des fissures déchirent les murs, lézardent notre belle assurance.
Il a fallu quelques secondes pour comprendre. Instants où le corps se tend, où tous nos sens sont en éveil. L’animal humain aux aguets, percevant un danger, scrute l’horizon ou lève les yeux mais ne songe pas à regarder sous ses pieds. C’est pourtant par là que la menace arrive. D’aucuns cherchent du regard, la horde de ceux qui peuvent bien courir ainsi à en faire trembler la terre jusqu’à ce qu’ils comprennent enfin ce qui leur arrive : « Un tremblement de terre !!! ». La fulgurance de cette prise de conscience laisse aussitôt place à l’instinct qui les pousse à trouver un refuge, un abri. L’homme du XXIème siècle, ne pouvant plus se cacher derrière son rationalisme et son esprit scientifique, nu, retrouve soudain ses peurs et ses réflexes ancestraux : il fuit, redevenu proie d’une nature dont il se croyait le prédateur; il éprouve la crainte d’éléments supposés inanimés, comme la terre qui menace de s’ouvrir sous se pieds, un toit, un pan de mur, soudainement habités par une terrible force de destruction. La déesse Terre est en colère. Il redécouvre la pensée animiste que nous croyions avoir perdue.
Ceux qui ont pu gagner l’extérieur se retournent et frémissent en regardant les édifices se balancer. Ceux qui sont restés à l’étage, se plaquent contre les murs porteurs, s’abritent sous les tables, les bureaux. On entend des cris mais une seule question hante tous les esprits, quand est-ce que ça va s’arrêter ? Est on au paroxysme ou vit-on une montée en puissance du séisme qui pourrait bien jeter par terre l’édifice qui nous porte ? Et puis l’intensité faiblit et un silence se fait. Tous nos sens sont à nouveau en alerte : on veut être certains que le danger est passé avant de sortir de notre tanière, sonnés. Alors on évacue, on aide les plus faibles et surtout on éprouve l’impérieuse nécessité de parler, de raconter, mettre des mots pour exorciser la peur, la montée de l’adrénaline. Et puis surtout des mots pour conjurer l’irruption de cette irrationalité, de cette pensée primitive, qui retourne se tapir au fond de nous.
Trikess FG Guadeloupe, vendredi 30 novembre 2007
Chez Régine
Chez Régine
On n’y arrive pas comme ça. On doit suivre des sentiers au cœur de prairies verdoyantes, cheminer à l’orée des bois. Puis, on écoute le vent glacé filer le long des stries de l’ardoise des toits. On frôle les murs blancs en pierre de taille, laissant dans son dos les balles de foins disséminées dans les champs. Enfin, on pousse la porte vitrée de Chez Régine dans le petit hameau à la croisée des chemins.
On s’assied à une table en formica et Régine vous sert une horrible piquette dans un ancien verre à moutarde. On sort du sac une demi baguette et un bon calendos bien fait. La chaleur envahit nos oreilles après la froidure du chemin. Sur un tabouret mal rempaillé, un chat somnole que le ballet des mouches ne semble pas déranger.
Il y a de la boue séchée sur le parquet même si les paysans accoudés au comptoir ont pris le temps de changer leur paire de bottes pour des chaussures de ville après la journée au champs. Casquette à carreaux vissée sur la tête, la face rougeaude et énergique, ils parlent avec un accent incomparable, roulant terriblement les "r", redonnant à la langue française des sonorités, un relief oublié. Ils parlent du meilleur moment pour faucher, de vis en crémaillère, de fanage, de cardans ou de linteaux.
Les vieux racontent aux plus jeunes les machines qu’ils n’ont pas connues, un autre évoque les quatre lièvres qu’il a aperçu hier et qui se suivaient dans l’herbe. Un vieux prophétise : je pense que dans quelques jours, il « fera » une vague de chaleur. Ils ponctuent leurs phrases par de retentissants « ah pute ! » ou des «o deu ! » et ne semblent pas toucher à leur verre, sur le zinc. Les anciens alternent cet occitan du presque centre de la France avec un français mâtiné d'expressions locales, et dans leur verre, c’est le même vin à la robe rubis trop criante qu’on trouve. Les plus jeunes, eux, ont tous une choppe de bière devant eux et leur répondent exclusivement en français.
Régine, assise de profil, derrière son comptoir, les écoute en fumant du tabac brun, un vague sourire aux lèvres et le regard au loin. Une petite quarantaine, des cheveux noirs frisés, le visage émacié, marqué par le temps ou l’alcool, vêtue de noir, elle a des airs à la Piaf. Parfois, elle se mêle à la conversation avec des commentaires lapidaires. Sur celle des poutres apparentes qui surplombe le comptoir, on trouve de petits écriteaux typiques de ce genre de bar : « si tu veux gagner au tiercé, laisse courir ta femme » ou encore « mieux vaut être saoul que con, ça dure moins longtemps », et j’en passe… Enfin, au-dessous, sur deux rangées, s’alignent les bouteilles de picon, dolfi, fraises des bois, crème de mûres, pastis 51, suze, casanis, dubonnet, etc. Elles invitent à reprendre un petit verre avant que de repartir affronter le froid qui balaye le plateau de l'Aubrac. Profitons-en, Chez Régine, le temps s’est arrêté.
Trikess FG Plateau de l’Aubrac, juillet 2007
Il est des mots par Ernest PépinIl est des mots... Ernest PépinVoici un magnifique texte (un peu long mais qui en vaut vraiment la peine) qu' Ernest Pepin, poète et écrivain guadeloupéen, a fait l'honneur de m'envoyer pour ce blog. Il évoque avec une véritable puissance poétique la question de l'esclavage des noirs et celle de sa réparation. C'est à l'origine un discours prononcé en ouverture d'un colloque auquel j'ai assisté. Ce texte, à l'image de son auteur, est animé d'une vibrante veine poétique au service d'un profond humanisme. C'est un texte de mémoire, qui rappelle un des pires moments de notre histoire, mais qui regarde vers l'avenir, et qui convoque la question de la créolité, dont Ernest Pépin est l'un des ardents défenseurs. Il nous interpelle tous que l’on soit noir, blanc, métis ou autre… Trikess FG
Ernest Pépin
"Il est des mots que l’histoire a blessés et dont le sang ne coagule jamais. Des mots de plaie vive qui suinte d’amertume et que ravive la conscience du toujours et du jamais. Des mots d’eau salée qui ont poussé à l’ombre de l’arbre du non-retour. Des mots sombres comme les cales des bateaux négriers. Des mots couleur de peau, au plus noir du désastre, quand s’effondrent les dieux et que la langue déparle. Des mots qui sont des cris que dévorent les îles et des chants resurgis au blues des plantations. Des mots qui hèlent des mémoires enchaînées, déchaînées comme des meutes humaines sans jarret pour courir et qui pourtant traversent l’immense tragédie du survivre. Parmi ces mots où s’abaisse l’humain, il en est un qu’il convient de retenir comme une « blessure sacrée ». C’est le mot « esclavage ». Parmi les esclavages qui furent l’ombre de l’Histoire, l’un nous somme d’exister car il nous fut baptême. Je veux parler de l’esclavage des noirs. Esclavage inédit où se forgea le masque d’une altérité radicale commuée en essence par un monde occidental et chrétien avide de légitimer et d’exonérer sa propre histoire. Hegel parle volontiers des ruses de la raison qu’il me soit permis d’ajouter la déraison des ruses. Esclavage massif au cours duquel furent inventées les Amériques en capitale de la douleur des peuples déportés, en cathédrale baroque du souffrir des peuples exterminés, en banque du sang brûlé aux arbres du lynchage. Un sang couleur de sucre et de coton, d’épices et de produits « exotiques ». Toujours l’exotisme fut l’impensé de l’occident devant la raideur de sa flèche et la froidure de sa technicité. La brèche ouverte par où passe la chosification esthétique de l’autre. Esclavage où toute la sauvagerie fut convoquée pour déshabiter l’humain au nom du seul profit et du rêve fou de créer un nouveau monde. Esclavage ! Le mot se suffit à lui-même et pourtant il fut notre berceau. Notre seul berceau ! Si la traite symbolise une coupure ancestrale, l’Habitation, elle, négocie une soudure avec cette indomptable énergie qu’on appelle la vie. Vint le temps des raccommodages sans autre aiguille que la foi dans cette part d’humanité qu’il fallait préserver malgré tous les malgré. Vint le temps des bricolages avec des présences disparues et muettes, des surgissements obscurs et des clignotements de densités nouvelles. Vint le temps des syncrétismes, des emmêlements, des poétiques forcées, des langages du divers, de ce tremblement d’une conscience qui cherche dans les décombres les matériaux d’une reconstruction de soi. Il suffit de regarder du côté du vaudou, de la santeria, du candomblé, du quimbois, des contes créoles, de la cuisine créole, des danses de mayolè, de la capoïera, du gwoka, et l’on voit l’énoncé d’une anthropologie de la déconstruction-reconstruction. L’imaginaire des peuples ne dort jamais ! Nous sommes la preuve vivante d’un cauchemar converti en lumière avec les éclats multiples d’un inventer toujours recommencé. C’est dans la nuit des plantations - alors même que les esprits d’avant, humiliés par l’arrogance du fouet, souillés par « l’omni-niant crachat », rejetés par d’autres baptêmes – qu’est née notre parole intime, protectrice, revendicatrice, réhabilitatrice pour dire au monde l’imaginaire des damnés de la terre et la postulation d’une fraternité à visage d’homme. En langue créole, parlant d’un être méchant, on dit : sé figi a moun i ni ! Autrement dit, il a l’apparence d’un être humain mais il n’est pas un être humain ! J’aime cette parole venue de nos aïeux. Elle signifie que l’humanité n’est pas dans l’apparence mais dans une posture qu’aucun miroir ne saurait restituer. L’humanité est peut-être ce qui ne se voit pas mais ce au nom de quoi nous agissons. Autant dire que l’humanité réside essentiellement dans une éthique, une esthétique… L’erreur de l’occident fut de se vouloir l’unique miroir, l’unique forme, l’unique modélisation de l’humain et de cultiver au nom de cet imperium l’exclusion comme seule mode de relation à l’autre. On ne confisque pas l’humanité ! Elle revient toujours sur les lieux du crime pour tenter de conjurer la racine du Mal. Lorsqu’on privilégie l’idéologie (toujours leurrante) en lieu et place de la philosophie, la barbarie sort de son trou et dévore victimes et bourreaux. Il est vrai que l’occident a tenté de vaincre ses démons (nombre de textes célèbres, d’actions importantes en témoignent) mais le combat sera toujours perdu d’avance tant que ne sera pas instauré un autre imaginaire que celui de la domination. Et c’est cela un des aspects du crime, d’avoir orchestré un imaginaire de la domination, de la discrimination et du racisme au point qu’il semble naturel et normal à un grand nombre de traiter l’homme noir en espèce inférieure. La race comme représentation de soi et de l’autre demeure cette prison que seule peut briser une psychanalyse collective. Des siècles durant, le sang fut dispersé. Des siècles durant, des territoires furent pillés. Des siècles durant, des cultures furent bafouées, folklorisées, anéanties. Des siècles durant, des femmes et des hommes furent dépouillés de leurs droits les plus élémentaires. L’occident a tiré profit de ces siècles là intellectuellement, matériellement, culturellement, politiquement, socialement, financièrement. Le moindre clochard de l’Europe colonisatrice est, sans le savoir, un bénéficiaire de ces siècles. Je ne dis pas un coupable mais un bénéficiaire. La vérité c’est que l’esclavage des noirs loin d’être un à côté de l’histoire de l’Europe, une dérive honteuse, un accident, est constitutive de l’Europe et de ses avancées. Ce qui amène à penser que les noirs mis en esclavage sont également les bâtisseurs de l’Europe. A côté, l’Afrique marginalisée, piétinée, exploitée, s’enlise dans les bas-fonds de la mondialisation. A côté, Haïti sombre dans le chaos. A côté les afro-américains sont traités en citoyens de seconde zone. Katrina est éloquent à ce sujet. Autrement dit, les effets sont visibles, actifs, malfaisants et ce dans tous les domaines du réel. C’est ce que doivent comprendre ceux qui, au nom du passé, ne se veulent pas comptables du présent et de l’avenir. « Le crayon du Bon Dieu n’a pas de gomme » affirme la sagesse populaire haïtienne mais s’il est un crayon qui n’a pas de gomme c’est celui des peuples humiliés. Je ne parle pas du crayon de la vengeance. Je parle de celui du traumatisme. Je parle d’une organisation post-coloniale qui fait qu’un enfant noir des USA a plus de chance qu’un autre de finir en prison, qu’un enfant noir de l’Afrique a plus de chance qu’un autre d’attraper le sida, qu’un enfant noir d’Haïti a plus de chance qu’un autre de mourir de faim, qu’un enfant noir des banlieues a plus de chance qu’un autre de sombrer dans la délinquance. En l’occurrence la chance est une malchance ! Une malédiction raciale, sociale, économique et même politique hypothèque dès le départ son devenir. C’est dans ce contexte là que se pose la question de la réparation de l’esclavage des noirs. Un contexte d’inégalité existentielle. Analyses, Enjeux, Controverses avez-vous prévu. Cela signifie que le terme de « réparation » ne va pas de soi et qu’il requiert toute notre vigilance. « On ne répare pas l’irréparable » s’est écrié Aimé Césaire. Encore une fois il a raison. On peut néanmoins penser qu’il est possible de réparer le réparable, de corriger les effets négatifs, de lever les hypothèques, de lester le monde d’un plus d’égalité. Dès lors, une seule question s’impose : comment réparer ? Il ne s’agit pas d’une dette à rembourser. Il s’agit d’une nouvelle morale à inventer. Je le répète en combattant tous les effets dans les champs de l’éthique, de l’historique, du politique et de l’économique. Je pense en particulier à des lieux de mémoire à restaurer, à édifier. Je pense à la recherche et à l’enseignement. Je pense à une politique de restructuration de l’Afrique. Je pense à l’effacement de la dette. Je pense à des mesures d’accompagnement. Tout cela en vue de partager la mémoire et de créer un espace de lucidité et de générosité politique au service de tous les hommes. Le monde porte sur ses épaules non pas seulement ce crime contre l’humanité mais encore de nombreux crimes irréparés. Il me semble nécessaire au lieu d’accepter la concurrence des victimes, la hiérarchisation des crimes d’envisager, au contraire, la solidarité. La solidarité vraie. La solidarité active et ingénieuse. La solidarité pan-humaine. Nous pourrons reprendre en chœur la célèbre phrase de Martin Luther King : « I have a dream » ! One day, un dia, un jour, on jou ! Nous serons peut-être tous lavés parce que responsable d’un autre avenir. Nous habiterons une insomnie d’étoiles marronnes, une voyance fraternelle. Nous effeuillerons le mot « égalité » dans la prière des arbres de la raison et nous ferons du monde une forêt bleue où les mémoires pourront enfin reposer en paix. La plus belle des réparations ? La réhumanisation tout simplement !"
Ernest Pépin Les Abymes – Guadeloupe, le 16 décembre 2006
Autoportrait 1907
Autoportrait 1907 Diego Rivera, autoportrait, 1907
Un feutre noir sur la tête, il se réchauffe auprès d’un bec-à-gaz. Le serveur le frôle, virevoltant entre les tables de la terrasse, son plateau à la main. Bon dieu que ce pays est froid ! Sa gabardine trempée semble l’accabler, comme si c’était son poids qui lui voûtait légèrement les épaules. Dans le fond de sa poche, il cherche sa pipe, et trouve dans une doublure déchirée, un gros sou oublié. Il part d’un grand éclat de rire qui fait sursauter le serveur.
Malgré son impressionnante corpulence, il est tout jeune, vingt ans, vingt-deux ans à peine. Il entre dans la salle, s’assoit à proximité du poêle, et commande une bouteille de bière belge. Déjà son cœur se réchauffe. Il tasse un fond de tabac qui lui reste dans le foyer de sa pipe et l’allume patiemment avec des allumettes sèches que le serveur vient de lui apporter.
Une femme de petite vertu, accoudée au comptoir lui sourit. Elle est jolie. Il soutient son regard un instant, esquissant lui aussi un sourire et l’instant d’après, rencontre son propre reflet dans un large miroir qui lui fait face.
Le temps d’une poignée de secondes, il vient d’avoir la vision de ses deux premiers tableaux parisiens. Un premier représentant la jeune femme, nue, alanguie sur un lit, chétive et d’une pâleur qui l’attendrit. L’abandon du corps qui vient de se donner, les plis des draps froissés, ses cheveux roux en bataille, tout évoque la sensualité des instants qui ont précédé la création de cette petite toile. Il la lui offrira le soir même. Le second est un autoportrait, dans un petit bistrot parisien, assis devant un boc de bière, une pipe à la main.
On devine dans ce tableau, dans son regard, que ce soir là, il n’est plus tout à fait Mexicain, pas encore Diego Rivera. Non, ce soir il est Baudelaire. Ivre du parfum des fleurs du mal, il regarde par la petite lucarne de sa chambre sous les toits, les quelques étoiles qu’il aperçoit allongé, en sentant palpiter dans sa paume de géant, ce petit cœur qui bat.
Trikess FG Paris, juillet 2007
January 12 Sortilège mayaSortilège maya
Et si la nuit, cette nuit, n’était pas comme toutes les autres?
Si les pierres de l’église de la communauté commençaient à murmurer, à évoquer un lointain passé, longtemps avant l’existence de cette église, où le sang ruisselait sur elles?
Si les étoiles dans le ciel ne dessinaient plus d’improbables constellations, mais des glyphes dont l’entendement se serait perdu, ancienne écriture des prophéties indiennes?
Et si la lune n’était plus la lune mais un bouclier de guerre maya, protection des Dieux pour un peuple trop longtemps abandonné à son propre sort?
Si l’arbre au détour du chemin était en fait l’axe cosmique soutenant l’Univers?
Si les esprits, libérés de leurs gardiens de jade et d’obsidienne s’échappaient de l’inframonde, à la faveur de l’obscurité, dans un battement d’ailes?
Et si ton profil se figeait dans la pierre et défiait le temps?
Si cette nuit, la septième cité maya ouvrait sa lourde porte de pierre sur ses secrets enfouis dans une jungle d’oubli?
Trikess (FG)
Chiapas, cañada de las tazas Janvier 1999
Les divagations romantiques de M. Trifoulcat
Les divagations romantiques de M. Trifoulcat
Une légère calvitie, de petites lunettes sur le nez, il affûte son couteau en regardant passer les badauds, son tablier blanc maculé de sang séché. Il voit le monde passer sans s’arrêter devant son échoppe, « Chez Trifoulcat, au bœuf authentique du Cantal ». Il voit le monde passer, par le bout de la lorgnette, dans les effluves de carcasses. Rue M. à Paris, on en voit de toutes les couleurs. Il se prend à rêver derrière ses petites lunettes. Parmi ces bipèdes qui défilent devant lui, sans même l’honorer d’un regard, parmi toutes ses femmes que le trop plein du monde déverse dans sa rue, laquelle peut bien être la plus tendre.
Tout en continuant à affûter mécaniquement son couteau, M. Trifoulcat se laisse aller à de coupables pensées, il rêve comme rêvent les bouchers pendant les jours trop gris. Dimanche, il ferait bien d’aller confesser ses fantasmes : M. Trifoulcat rêve de pêchers de chair. Oui mais voilà, il y a belle lurette qu'il a laissé la foi de son enfance suspendue à un crochet, le jour où il a compris que Dieu ne croit pas aux bouchers en fait.
Cette africaine qui passe nonchalamment, par exemple, doit être particulièrement tendre. Il en a presque l'eau à la bouche. D’un œil expert et avisé, il observe une jeune scandinave en mini-jupe. Son sourcil frémit, en soupesant du regard sa cuisse. « Belle pièce » maugrée-t’il entre ses dents. Celle-là en revanche n’a que la peau sur les os, rien à en tirer. Une femme comme ça doit vous laisser un arrière-goût rance…
Passe une plantureuse Italienne. « Vous avez de la poitrine, monsieur ? », il détache un instant son regard de la belle méditerranéenne, pour jauger, du haut de ses un mètre quatre-vingt, la petite vieille à la voix chevrotante, avant de lâcher d’un ton sans appel : « Non ma p’tite dame, il ne m’en reste plus. » Le temps de relever les yeux, la belle ragazza a disparu. Il s’en veut de l’avoir perdue du regard : ça s’était une proie de choix ! Mais aussitôt il est distrait par une Etats-unienne obèse, élevée aux hormones, sans doute gavée au McDo, qui passe péniblement devant la boucherie, soufflant fort, tout en admirant l’architecture autour d’elle, d’un air ravi. « V’là l’bestiau ! », se dit notre homme ; « là y a d’quoi faire »… sourie-t’il.
Un coup d’œil à sa montre le tire de ses pensées sensuelles : « la vache, déjà 17h00 ! ». Il rentre, repose son couteau et se remet sagement au travail. C’est que c’est furtif un rêve de boucher, rapide et incisif comme la lame d’un couteau qui tranche le lard…
Trikess (FG) Paris, le 4 juillet 2007
ChiapasChiapasIci, l’air est plus pur Ici, le ciel est plus bleu Ici, les étoiles sont plus nombreuses Ici, la peau est plus sombre Ici, les flammes de l’histoire brûlent plus fort Ici, les couleurs des maisons sont plus chaudes Ici, le vert est plus intense Ici, le lendemain est plus incertain Ici, le sang est plus rouge, le cauchemar plus réel Ici, le rêve t’emporte sur des sentiers inconnus Ici, les cascades sont plus bleues, les pyramides plushautes Ici, la fumée d’ocote[1] embaume l’air, comme le copal [2] sacréIci, les arbres sont plus grands, les racines plus profondes Ici, le racisme est plus fort Ici, la dignité est plus rebelle Ici, le souvenir de l’éclat de tes yeux est plus brillant | |||||||||||||||||||||||||